Contre la page blanche : un tour chez le libraire

Allez à la librairie ?

Oui, vous allez me dire : « Moi qui écris, que croyez-vous ma pauvre enfant, je passe le plus clair de ma vie chez le libraire, j’y vais même plus souvent qu’au Super U et quand j’arrive, le commis m’attend sur le pas de la porte avec un petit paquet qui contient dans une barquette fraîcheur ma sélection du jour composée à la carte. Merci bien, mais vos idées géniales à deux sous… »

À quoi je réponds : la ruse, c’est justement d’aller feuilleter des livres dans des endroits où on n’a encore jamais mis les pieds. C’est de découvrir des librairies spécialisées, de se donner des palpitations en visitant le magasin « sciences occultes », ou même « sciences » tout court, chez Gibert Jeune.

Testez des librairies étrangères, même si vous ne comprenez pas la langue du pays concerné, vous y trouverez des traductions que les libraires se réjouiront de vous faire découvrir.

Autres cavernes d’Ali Baba, les solderies, les dépôts-ventes, les brocantes, le rayon « Littérature » chez Leclerc… Zéro censure, quoi. On se risque à l’aventure, on s’en fout de tout, on se lâche.

Flânez, fouinez, choisissez deux ou trois bouquins qui vous plaisent. Gardez ces trésors dans un coin pour les jours de disette. En cas de page blanche, ressortez de derrière les fagots votre dernière trouvaille, de préférence la plus improbable. Restez à l’affût pendant la lecture de tout ce qui pourrait vous inspirer.

Autre utilité des expéditions chez les revendeurs de bouquins d’occase ou soldés : on y trouve de beaux livres, des ouvrages spécialisés, bref, des trucs qui valent la peau des fesses habituellement et qu’on débusque pour trois fois rien.

 

DIY : le pastiche

Dans La Délicatesse de David Foenkinos, on trouve cette intrigante note au bas de la première page : « Il y a souvent une nette tendance à la nostalgie chez les Nathalie ».

En googlant l’autre jour « prénom nathalie caractère », voici ce que j’ai trouvé sur www.journaldesfemmes.com :

« Bien qu’un peu timide, Nathalie est toujours souriante et optimiste. Elle est très réfléchie et son raisonnement est plein de finesse. Nathalie a soif de connaissances. Elle aime d’ailleurs s’accorder des moments de calme pour apprendre et réfléchir à son rythme. Malgré cela, les Nathalie sont altruistes elles font très attention aux autres et aiment leur rendre service. » (plus exactement sur cette page)

Timide, souriante, voyant l’avenir comme une promesse et affectionnant les courbes de PIB, la Nathalie de David Foenkinos dans La Délicatesse est plutôt conforme à cette description :

« Nathalie était plutôt discrète (une sorte de féminité suisse). Elle avait traversé l’adolescence sans heurt, respectant les passages piétons. A vingt ans, elle envisageait l’avenir comme une promesse. Elle aimait rire, elle aimait lire. Deux occupations rarement simultanées puisqu’elle préférait les histoires tristes. L’orientation littéraire n’étant pas assez concrète à son goût, elle avait décidé de poursuivre des études d’économie. Sous ses airs de rêveuse, elle laissait peu de place à l’à-peu-près. Elle restait des heures à observer des courbes sur l’évolution du PIB en Estonie, un étrange sourire sur le visage. »

Partant de cette idée, j’ai tenté d’utiliser un prénom pour créer un personnage à la manière de.

Le premier prénom qui m’est venu à l’esprit, c’est celui de Rosalie, ainsi portraitisée par le Journal des femmes :

« Les Rosalie sont des femmes de caractère qui ne se laissent pas marcher sur les pieds. Autoritaires et imposantes, elles sont également affirmées et influentes. Elles se montrent généralement strictes et intransigeantes n’admettant aucun écart de conduite. Cependant, cette rigidité apparente cache une sensibilité profonde et une grande générosité qu’il ne tient qu’à vous de découvrir. » (pioché ici)

D’où ce début de pastiche bricolé à partir de La Délicatesse et du Journal des femmes :

Rosalie avait une sacrée trempe (une sorte de féminité kolkhozienne). Elle avait traversé l’adolescence sur un tracteur, creusant des sillons rectilignes. A vingt ans, elle envisageait l’avenir comme une plaine féconde sous un ciel d’airain. Elle aimait le travail, elle aimait la ripaille. Deux occupations rarement simultanées puisqu’elle préférait manger dans sa cuisine. L’orientation culinaire n’étant pas assez concrète à son goût, elle avait décidé de poursuivre des études d’agriculture. Sous des dehors ventripotents, elle laissait peu de place à l’inactivité. Elle restait des heures à s’échiner jusque tard dans la nuit, un étrange sourire sur le visage.

Pour camoufler le méfait, et aussi parce que l’art du pastiche m’est encore tout à fait étranger, j’y suis allée au petit bonheur en réécrivant mon paragraphe, voici donc un très-modeste portrait de Rosalie, personnage inédit, né de mes explorations pastichatoires :

Parce qu’elle avait passé le plus clair de sa brève existence sur un tracteur à creuser des sillons rectilignes, Rosalie, du haut de ses dix-sept ans, imaginait l’avenir comme une plaine vaste et féconde sous un ciel d’airain. Elle avait toujours sur le visage une expression de bonhommie heureuse, un air calme et content qui ne laissait guère soupçonner son caractère bien trempé ni son acharnement au travail. Elle aimait le grand air, elle aimait l’élevage des dindons.

Et cetera.

À tester : un exercice

Un truc à tester en cas de page blanche : puisque vous n’arrivez pas à écrire, décidez justement de ne rien en faire. Oubliez tout de l’écriture pour la journée.

Le soir, avant de vous coucher, choisissez sept mots dont vous ferez une liste, à ranger par exemple dans votre smartphone. Le lendemain, consultez-la plusieurs fois. Relisez-la pendant votre pause clope, en réunion, dans l’ascenseur, au nez du patron s’il  vous enquiquine. Dans le métro ou dans les embouteillages, dégainez votre liste. Utilisez-la pour injurier le glandu qui ne redémarre pas au feu, ou pour apostropher la grand-mère qui vous a doublé dans la queue chez Super U. Plutôt que « gros naze » ou « flibustière », déclamez mentalement votre liste.

Le soir venu, jetez-y un œil avant de vous coucher. Programmez le réveil vingt minutes plus tôt le lendemain matin, prenez le temps d’écrire à la table de la cuisine, devant une tasse de café, quand tout le monde dort encore. Essayez d’utiliser les sept mots de la liste. Faites-vous plaisir.

En cas de panne sèche

Il y a des jours comme ça où vous n’avez envie de rien. Sauf d’écrire, cela va de soi. Que faire si l’on ne sait plus par où commencer ? Certains préconisent d’attaquer le texte par la deuxième phrase, en oubliant l’amorce qui viendra plus tard. L’important, c’est d’écrire.

Si vraiment vous êtes à court d’idées, si vous ne parvenez pas à écrire la première, ni la deuxième, ni la douzième phrase, respirez par le ventre avec sang-froid et dites-vous bien qu’une p* de phrase, ce n’est jamais que trois choses :

sujet + verbe + complément

Et encore. Il y en a qui font fi du complément. Ne versons pas dans de pareilles extrémités, et voyons plutôt ce qu’on peut tirer de la modeste formule « sujet + verbe + complément ».

Disons qu’il nous faudra trouver, allez : dix verbes et dix substantifs. Mais d’abord, deux éventualités :

  • Vous n’avez pas de sujet. Vous êtes donc libre d’improviser comme bon vous semble. Piochez du lexique au hasard en feuilletant un dictionnaire, un recueil de poèmes, le journal, des conditions générales de vente, une mise en demeure. Choisissez vos dix substantifs et vos dix verbes. L’essentiel, c’est d’avoir des mots sous la main et, avec ces mots, de construire quelques phrases pour se sentir moins désemparé(e) face à cette satanée page blanche.
  • Vous avez une idée derrière la tête. Petits coquins ! Mais vous ne savez pas quoi en faire… Définissez au besoin votre sujet à l’aide de mots-clefs, par exemple, « déjeuner » et »restaurant ». Établissez ensuite vos deux listes sur ce thème :
    • Substantifs : fenêtre – serveur – salle – vin – brouhaha – lustre – homard – attente – emmerdeur – faim.
    • Verbes : sourire – parler – hocher la tête – s’impatienter – penser – répondre – affamer – commander – discourir – gargouiller.

Associez un substantif et un verbe : « Le serveur s’impatiente », et fermez les yeux en laissant le ou les compléments venir à vous. « Le serveur s’impatiente pendant que mon emmerdeur de collègue finasse devant la carte des vins ». Voilà, nous avons une phrase.

 

Tu trembles, carcasse

J’ai lu récemment qu’il n’y avait que deux façons de faire les choses : dans la crainte ou avec amour. D’où cette idée : contre l’angoisse de la page blanche, lutter par l’amour des mots. Construire des phrases à partir des mots qu’on aime, ceux que l’on préfère entre tous.

Quelques outils courants pour fouiner en quête de mots à aimer :

  • P. Rouaix, Trouver le mot juste. Dictionnaire des idées suggérées par les mots (Le livre de Poche). Un « recueil de mots groupés autour d’une idée, classés en ordre raisonné ». Bien utile pour baguenauder à travers champs lexicaux.
  • Le bon vieux Bescherelle de la conjugaison, avec son répertoire où l’on dégotte sans trop se fatiguer des trésors tels que « décrapouiller », « riffauder », « quarderonner », sinon opportuns, au moins distrayants et pourquoi pas inspirants.
  • Le Robert des combinaisons de mots, dir. Dominique Le Fur (éd. Le Robert), propose des entrées par substantifs en leur associant des verbes et des adjectifs aussi nombreux que variés.

Autre piste : allez faire votre marché dans un dictionnaire des synonymes (mon préféré entre tous est un dico en ligne: http://www.cnrtl.fr/synonymie/). Cherchez d’abord un mot ennuyeux, choisissez les équivalents qui vous mettent en appétit, ceux dont vous appréciez les sonorités, la rareté, la fantaisie, l’extravagance… Faites-en une liste, piochez-y de quoi écrire le début de votre chef d’œuvre en devenir. Let there be love.