Mon père disait toujours

Plus jeune, quand mes psys s’ennuyaient pendant mes thérapies, j’aimais à leur raconter des histoires pour les réveiller. Par exemple, je leur racontais des histoires à propos de mon père.

Mon père était ajusteur mécanicien – né à Paris de parents immigrés, il a grandi au Blanc-Mesnil et a appris son métier au centre d’apprentissage d’Aubervilliers. Son C.A.P. en poche, il est retourné dans son pays d’origine où il a passé quelques temps prisonnier du rideau de fer. Il a réussi à rentrer en France vers la fin des années soixante.

Est-ce donc là ce que je racontais à mes psys à l’époque de ma folle jeunesse, en partie consacrée à écumer les divans des C.M.P. ? Certes pas.

Pour qu’ils cessent de piquer du nez en feignant de s’absorber dans leur prise de notes, je leur racontais plutôt l’historiette suivante :

Ma mère était ouvrière dans l’industrie du livre, si bien que notre pavillon était toujours plein à craquer d’ouvrages de toutes sortes. Il y avait l’encyclopédie des Deux coqs d’or et celle du Robert, des dictionnaires sur tous les sujets possibles et imaginables, des oeuvres complètes éditées chez Marabout ou chez Robert Laffont, une tripotée de best-sellers, des Quid comme s’il en pleuvait et, bref, des bouquins et encore des bouquins à n’en plus finir. Nous les recevions par cartons entiers à Noël, avec la bouteille de mousseux et les boîtes de terrine rangées dans leur écrin garni de polystyrène.

Ma mère adorait les livres et j’adorais ma mère. Résultat : j’ai voulu devenir écrivaine avant même de savoir écrire.

Les dimanches après-midi, il ne se passait pas grand chose dans notre lotissement de rase campagne. Après le poulet-frites et l’épisode de Starsky et Hutch, je traînais d’une pièce à l’autre en geignant « Maman : je m’ennuiiiiiie ». Ma mère, en réponse : « Prends un livre et lis ! » Moi : « Mais j’ai déjà tout luuuuuu ». Je mentais bien sûr effrontément sur ce point mais ma mère jouait le jeu et répondait « Dans ce cas, écris-moi quelque chose qui n’existe pas encore ».

J’aimais les contes de fées, et le film E.T., sorti au cinoche quelques années plus tôt, était encore très à la mode. J’avais donc une prédilection pour les histoires romantiques où une princesse se faisait enlever par un martien venu la délivrer de son donjon en soucoupe volante.

Quand j’en avais assez d’écrire des bluettes extra-terrestres, j’allais trouver mon père à la cave, dans son atelier de bricoleur.

Comme ma mère, mon père aimait les livres, même s’il lui arrivait de ronchonner parce qu’on ne savait plus où donner de la tête dans cette maison envahie d’étagères pleines à craquer.

Réfugié à la cave, il fabriquait des meubles – par exemple, des étagères. Moi, je restais assise sur un coin d’établi et je lui tendais ses outils. C’est ainsi que j’ai appris ce qu’étaient un niveau à bulles, un serre-joint ou une clé polygonale contre-coudée. Mais surtout, j’ai appris à aimer bricoler.

D’où cette passion pour l’écriture, et ce besoin irrépressible de bidouiller les textes en imitant mon ajusteur de père lorsqu’il se penchait sur son établi pour fabriquer des bibliothèques à ses heures perdues.

A chaque fois que j’ai raconté tout ça à des psys, ils ont immédiatement cessé de piquer du nez sur leur prise de notes ou de gribouiller des dessins dans les marges et se sont exclamés en poussant des hauts cris qu’ils adoraient cette histoire. « C’est énorme ! », s’est esclaffée la dernière thérapeute en date sans me laisser finir. Elle en a même fait voleter sa paperasse, qui s’est éparpillée autour d’elle sur le tapis persan élimé.

Mais au fait, que me disait si souvent mon père ?

Eh bien, il me disait toujours : « Mieux vaut un bon ouvrier qu’un médiocre gratte-papier ».

2 réflexions sur “Mon père disait toujours

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